Fontainebleau, 17 août
Même ici, je n'aime que le soir.L'aurore me plaît un moment : je crois que je sentirais sa beauté , mais le jour qui va suivre doit être si long! J'ai bien une terre libre à parcourir ; mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante.Les formes en sont basses ; les roches peties et monotones ; la végétation n'y a pas en général cette force, cette profision qui m'est nécessaire ; on n'y entend bruire aucun torrent dans ses profondeurs inaccesibles ; c'est une terre des plaines.Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait.Je crois même que l'ennui augmente: c'est que je ne souffre pas assez.Je suis donc plus heureux? Point du tout : souffrir ou être malheureux, ce n'est pas la même chose ; jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus la même chose.
Ma situation est douce et je mène une triste vie.Je suis ici on ne peut mieux ; Libre ,tranquile, bien portant , sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui.Mais est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas ; c'est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables...Vous vous trompez, et je m'y étais trompez moi- même : ce n'est pas le besoin d'aimer.Il y a une distance bien grande du vide de mon coeur à l'amour qu'il a tant désiré ; mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être.L'amour est immense , il n'est pas infini.Je ne veux point jouir ; je veux èspérer , je voudrais savoir !Il me faut illusions sans bornes , qui s'éloignent pour me trompez toujours.Que m'importe ce qui peut finir ? L'heure qui arrivera dans soixantes années est près de moi.
Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive et n'est plus.Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi,plus grande que mon attende elle même,plus grande que ce qui passe.Je voudrais être tout intelligence, et que l'ordre éternel du monde...Et il y a trente ans,l'ordre du monde était et je n'étais point!
Accident éphémère et inutile, je n'existais pas,je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et , si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables.Plus heureux , sans doute , celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénite quand le tonnerre gronde! Il vit comme une brute.Non ; mais il chante en travaillant.Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui.Le temps aura fait couler sa vie ; l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une grandeur inconnue égarent et précipitent la mienne.
Lettre XVIII (extrait)Senancour ,Oberman (1804)